Du 9.3 aux forêts québécoises

“Le principal frein à l’intégration de la nature en ville n’est pas l’espace. Il est affectif.”

Emilia Tamko grandit en Seine-Saint-Denis, dans un environnement urbain dur, marqué par la précarité, la délinquance et un accès très limité aux espaces verts. Pourtant, derrière chez elle, une simple pelouse interdite aux enfants et deux sapins deviennent son univers : un refuge pour échapper au bruit, aux violences du quartier, et un poste d’observation d’où elle rêve de son avenir en Amérique du Nord.

Elle formule alors une conviction :

“Pour un enfant, la nature ne se mesure pas en hectares, mais en fréquence de contact. Même un seul arbre peut devenir l’arbre de la vie.”​

Son constat est direct :
“L’extinction de l’expérience” fait que chaque génération transmet une nature plus pauvre, moins sensorielle” La psychologie environnementale montre que sans affect pour la nature, le recyclage ou le compostage irritent plus qu’ils ne motivent.​

À Montréal, après un passage par Londres, elle découvre une culture où “on a besoin d’aller au bois” : faire du feu (au risque d’affronter les ours) et d’apprivoiser la forêt.

Ce virage personnel la pousse à se questionner : pourquoi une vue sur des arbres accélère-t-elle la guérison post-opératoire de 20-30% ? Pourquoi plus d’arbres dans un quartier pauvre réduit-il la criminalité de 20% ?​


Quand la science de la nature rencontre la santé publique

Emilia crée UNature en 2014 avec son conjoint Hubert Mansion. Cet ancien avocat et écrivain fait l’expérience d’une immersion et s’isole durant sept mois en forêt nord-québécoise pour faire face à une dépression sévère. Il en ressort transformé. Qu’est‑ce qui s’est passé, biologiquement et psychologiquement, dans cette forêt ?

Des années plus tard, en préparant un livre, ils se documentent et ouvrent les archives scientifiques des années 80. Ils découvrent des pépites : des patients avec une vue sur la nature récupèrent plus vite, consomment moins de médicaments.

Ils réalisent alors qu’il existe une masse de connaissances, mais très peu traduite pour les décideurs, les enseignants, les urbanistes, les responsables RH.

“Nous ne sommes pas chercheurs, mais communicateurs. Notre job : faire traverser la science vers les écoles, les entreprises, les politiques publiques.”

UNature se donne donc la mission de compiler cette recherche (près de 8 000 études), de la mettre en forme et de la rendre actionnable. L’organisation développe des formations pour les écoles, des ateliers pour les entreprises, des projets pilotes de forêts thérapeutiques et des parcours immersifs où l’on mesure en temps réel les comportements des participants.

Elle travaille avec des villes, des ministères, des hôpitaux, mais aussi avec des acteurs de terrain en France, au Luxembourg, en Suisse, en Belgique, en Italie et au-delà.

Au cœur de leur approche, une conviction : la nature n’est pas un “plus” décoratif, ni un argument marketing, mais une infrastructure de santé au même titre qu’un hôpital ou une école.

Un engagement pour des villes plus justes

Emilia a écrit un mémoire dédié au gouvernement fédéral canadien pour alerter sur le “risque d’asphyxie” dans les villes très denses comme Montréal ou Paris. Elle propose d’intégrer la nature comme levier central de santé publique, d’équité et de productivité.

On y trouve notamment l’idée de repositionner les parcs nationaux et les forêts privées comme infrastructures de santé mentale préventive, avec un investissement estimé à 250 millions de dollars pour créer des accès et des programmes.

Elle insiste aussi sur la nécessité d’inscrire dans la loi des mécanismes de consultation obligatoires incluant les groupes marginalisés (personnes en situation de handicap, personnes âgées, communautés racisées) pour éviter que la transition écologique ne creuse les inégalités et ne se fasse sans eux.

Et pour conclure, Emilia insiste “Si on ne cultive pas l’affect pour la nature dès l’enfance, on ne protégera jamais ce que l’on ne connaît pas.”

Face à l’urbanisation (70% de la population mondiale en ville d’ici 2050), Emilia fait un pari : la transformation urbaine passe par la reconnexion émotionnelle à la nature.​

Dites-nous ce que vous pensez de cet épisode ?

Nous avons parlé de :

  • Hubert Mansion, conjoint d’Emilia, ancien avocat et écrivain et co‑initiateur d’U‑Nature.​
  • Arthur Delrieu (fondateur de Pousse, cité comme exemple d’entrepreneur qui s’appuie sur la recherche scientifique pour verdir les entreprises
  • Lisa Tirvainen (Finlande) et Howard Frumkin (États‑Unis), chercheurs et experts engagés sur les liens entre nature et santé.
  • Dersou Ouzala : trappeur, héros de livre/film
  • Sangoku : personnage d’animés japonais